14 Avril 2011 | Posted in Libri Portaparole

Chapitre 13
Il retrouve Léa dans la cuisine à gros carreaux rouges et blancs. Avec Jacquot. Ils ne l’ont pas repris au chenil.
— Ils m’ont grondée en me disant qu’avant de venir chercher un animal il faut bien s’informer où et chez qui il va habiter. Et s’il est bien accepté. Que les surprises comme la mienne sont stupides. Que…
Et Jacquot remue la queue.
— D’accord, je le garde.
Un moment de défaillance. Ça n’a été qu’un instant, trois secondes. Il se flanquerait de gifles. Crétin, abruti. Pourquoi a-t-il bougé la langue pour proférer ces quatre mots ? Lui qui d’habitude ne parle pas sans réfléchir. Pourquoi cette fois-ci ? C’est fait.
Léa s’est mise à pleurer et à rire en même temps tandis qu’elle continue de répéter comme sous narcotique « Merci, Dieu vous le rendra bien », seulement parce qu’elle s’est libérée d’un gros fardeau : hier soir son mari lui avait fait une scène implacable quand il l’avait vue rentrer chez eux avec Jacquot en laisse.
Bruno ne veut pas la consoler, pas même lui parler. Il sort de la cuisine et Jacquot, comme s’il avait compris ce changement de propriété, monte lui aussi l’escalier et se couche sur le tapis du salon. Après avoir fait un rapide pipi contre la jambe du guéridon à côté de ce qui était « le fauteuil de Marie ». Dis-moi, tu ne devais pas être une chienne ?
Il pleut et il fait froid : il faudrait allumer le feu dans la cheminée, mais Bruno a la flemme de descendre l’escalier, sortir, aller dans le garage pour ramasser un peu de bois, le mettre dans le panier, remonter, rouler en cornet de vieux journaux, y disposer dessus quelques bûches, frotter l’allumette et attendre que les flammes aient pris, en les aidant avec le soufflet. À la seule pensée de se donner tout ce mal, il a mal. Il vaut mieux rester au froid.
Il y a quelques heures, il a parlé au téléphone avec son galeriste. Gégé n’avait plus donné signe de vie depuis l’enterrement de Marie.
— Je ne voulais pas te déranger et j’ai préféré te laisser tranquille dans ton deuil.
Comme si maintenant, après quatre mois, tout était rentré dans la norme, oublié, comme s’il s’était habitué à la constante présence de la douleur, de cette douleur sans nom. C’est exactement le contraire. Mais à quoi servirait-il de le dire à Gégé ? L’unique résultat qu’il en obtiendrait serait de devoir écouter une série d’évidences concernant un spiritualisme qui ne vaut pas un sou, appris à quelques leçons de yoga et à quelques conférences données par un guru new-age « made in India ». Entité, lumière, énergie, réincarnation, paix, méditation.
— Je vais bien, merci, je vais bien.
À vrai dire, Gégé avait appelé pour savoir s’il pouvait maintenir l’exposition de Bruno prévue pour l’automne prochain.
— Tu y arriveras ?
Je n’en ai rien à foutre.
— Bien sûr, ne t’inquiète pas.
— C’est que j’ai su que dernièrement tu n’as plus peint.
— Ne t’inquiète pas, je t’ai dit. Je te présenterai mes nouvelles toiles pour février-mars.
— Quand viens-tu en ville ?
— Pas pour l’instant.
— Mais, tu vas bien ?
— Oui, Gégé. Oui, je vais bien. Je dois te quitter, je suis en retard. J’ai des amis à dîner et je n’ai encore rien de prêt. Je n’ai même pas fait les courses. Au revoir.
Mensonges. Jacquot le regarde. Qu’est ce que tu veux ? Manger. Le clébard a faim et prétend à ce que Bruno lui prépare à manger. Mais quoi ? Léa a laissé dans la cuisine une petite boîte d’aliments pour chiens. La gamelle d’eau est vide. Jacquot commence à courir en rond comme il l’avait fait le premier jour. Il court et halète. Court et aboie. Ou, mieux, glapit. Insupportable. Pathétique. Bruno balance par terre la boîte de bouffe, éteint la lumière, ferme la porte et court au lit. Il veut rencontrer Marie.
Mais Marie, cette nuit, ne vient pas. Il l’a appelée et invoquée plusieurs fois avec la pensée et avec la voix. Il s’est réveillé en sueur et a pleuré. L’a appelée encore et s’est rendormi après avoir jeté l’oreiller d’abord, la couverture ensuite. Rien. Rien de rien. Cette nuit, c’est une nuit inutile. Une nuit perdue.
Ils se sont invités à déjeuner. Gerda avait téléphoné il y a trois jours.
— Est-ce que ça te ferait plaisir si nous venions avec Irène ?
Irène, la seconde fille de Fred et Gerda. Après Rufus, avant Marcello et Cesare. Hormis pour la fille, tous des prénoms italiens, mieux : des prénoms romains, comme ceux des empereurs, imposés par Gerda, l’Allemande. Ses enfants ne sont-ils pas des rois ?
— Oui, venez, avait-il répondu sans même lever les yeux au ciel.
Et les voilà, maintenant. La pauvre Gerda plus enflée que d’habitude, fait étalage d’une robe turquoise qui, même si elle n’est pas véritablement affreuse, s’en approche beaucoup. Le goût, elle ne l’a jamais appris. Et Fred ne le lui a jamais enseigné car lui-même ne le connaît pas. Irène a le corps de sa mère quand elle était jeune — elle est grande et mince avec un beau cul rond et des petits seins —, les cheveux longs et, tout comme sa tante, les a coiffés dans une natte. Exprès ? Elle est journaliste. Fière de l’être. Fière d’appartenir à une catégorie : héritage de l’éducation paternelle. Selon Fred, on ne possède une dignité que si l’on est définissable par sa profession. Ceux qu’il nomme « les outsiders, les anarchiques, les artistoïdes, les chômeurs » le déstabilisent et lui font peur. Irène ne lui fait pas peur : elle est journaliste. Rufus, avocat. Marcello est en train de terminer sa médecine et Cesare, mieux vaut ne pas en parler. De qui tient-il ?
Bruno a fait préparer par Léa un pâté d’artichaut, un rôti de veau avec des épinards et un gâteau aux pommes. Gerda en raffole. La prendre par la gourmandise a toujours amusé Marie. Bruno n’est pas sûr que cela lui fasse le même effet. Mais c’est fait : le gâteau aux pommes est encore chaud dans le four et sera servi dans l’assiette ronde en cuivre bruni.
La salle à manger est séparée de la cuisine par un grand meuble long du début du dix-neuvième siècle. Une énorme cheminée remplit tout un mur. Adossé à l’autre mur, un trumeau sur lequel sont entassées de vieilles boîtes à biscuits en tôle. Une des multiples collections de Marie qui, dans le temps, avait récolté aussi de vieux boutons, des boules de neiges, des lévriers en argent, des grenouilles de toutes sortes, des broches et des bracelets en bakélite, des éventails publicitaires Art Nouveau. Elle en avait rempli la maison de campagne et les tiroirs de celle en ville. Bruno avait fini par ignorer ces passions par intermittence. Dans le sens où il ne s’apercevait plus si le nombre des objets augmentait ou restait le même des mois durant. Même si, souvent, c’était lui qui en offrait un, aperçu dans la vitrine d’un bric-à-brac.
— C’est fou, simplement fou.
Gerda se tamponne le cou, le décolleté, la nuque avec un énorme mouchoir. Cela fait quinze ans qu’elle est entrée en ménopause mais continue à subir à l’improviste de fastidieuses bouffées qui la font transpirer.
— Qu’est ce qui est fou ?
— Mais, le trafic ! Tout le monde possède une bagnole et tout le monde l’utilise et il semble que tout le monde se soit donné rendez-vous aujourd’hui sur l’autoroute. Pour venir ici nous avons mis plus de trois heures. Tu te rends compte ? Plus de trois heures. Excuse-nous si nous sommes en retard. Ou, plutôt, excuse-nous du retard car je vois qu’il est une heure passée.
— C’est prêt, à table ! annonce Léa restée faire le service.
— Avant de nous asseoir, il faut que nous nous lavions les mains. Oui, Irène, toi aussi. Fred, laisse le chien tranquille et viens dans la salle de bains. On va dans celle du haut car si on utilise celle à côté de la cuisine, on risque de déranger Léa, n’est-ce pas ?
Gerda a toujours considéré la salle de bains de Fred et Marie comme affreusement en désordre : tous ces objets, ces crèmes éparses, ces peignes et ces épingles à cheveux sur la tablette du miroir la mettaient dans l’embarras. « Maintenant que Marie n’est plus là, qui sait si Bruno a fait le ménage », pense Gerda. Non, il ne l’a pas fait.
— Dépêche-toi, maman : oncle Bruno nous attend pour manger. Ne te mets pas à ouvrir les tiroirs de sa toilette. Viens, descendons.
Bruno leur donne les places : Gerda à sa gauche, Irène à droite et Fred en face. À son signe, Léa apporte le timbal d’artichaut.
— Qu’est-ce qu’il est bon, maman. Je demanderai la recette à Léa, pour que je puisse le faire moi aussi. Je suis sûre que Max l’adorera.
— Max ? Max qui ? Qu’est-ce qu’il a à voir là-dedans ?
— Max, papa. Max.
— Mais vous ne vous étiez pas séparés ? Il n’était pas parti avec une autre ?
— Oui, mais il est revenu avec la queue entre les jambes et m’a demandé pardon.
— Touchant. Et cela, quand ?
— Il y a une semaine…
— Et pourquoi personne ne m’a rien dit ? Pourquoi je ne sais jamais rien ? Gerda, tu le savais ?
— Oui.
— Ma fille se laisse traiter comme une vieille pantoufle par un fainéant qui, après, décide de la récupérer et moi, je suis laissé en dehors de tout ça.
Fred, avec ses cheveux clairsemés, le bouc soigné, les lunettes épaisses qui lui liment le nez, et la bouche fine ne s’aperçoit pas qu’il est devenu comique. Irène lui envoie un baiser, Gerda se passe le mouchoir sur le cou et Bruno remarque que les pointes des cheveux de sa belle-sœur sont mouillées. Gerda transpire. Et assurément il ne fait pas chaud.
Max est comédien et rentre dans la catégorie des « artistoïdes ». De la racaille, selon Fred. Pire : il semble que, dans son passé, il ait eu une relation avec un homme. Pour faire carrière, on jasait : l’autre, c’était un célèbre metteur en scène beaucoup plus âgé que lui. Si ce sont les femmes qui épousent un producteur duquel elles divorcent quand il fait faillite, ce n’est pas grave. Si c’est un pédé, ou un demi-pédé, vu qu’il couche aussi avec les femmes, de surcroît avec sa fille, pour Fred c’est carrément dégoûtant. Au moins, Cesare… Non, mais Cesare…
— Fred à quoi penses-tu : pourquoi ne réponds-tu pas à la question de Bruno ?
— Excuse-moi, tu disais ?
— Rien d’important. Et toi, Irène, qu’est-ce que tu fais actuellement ?
— Je bosse dur. C’est dur tu sais, c’est beaucoup plus dur que quand toi et papa étiez jeunes.
— Je n’en doute pas.
— Mon dieu, quelles conneries. Ma fille, mais sais-tu qu’aujourd’hui…
— Aujourd’hui quoi ? Ton bien aimé, aujourd’hui, quel sondage a-t-il fait paraître ? Si ses citoyens préfèrent les choux aux betteraves ?
— Cela n’a rien à voir avec ce que je voulais te dire.
— Ne joue pas à l’ingénu, papa, ne sois pas ridicule.
— Ne traite pas de ridicule ton père, Irène !
— Oui maman, ridicule. Qui croit encore aux sondages ? Tout le monde sait qu’ils sont truqués par ses compères, seulement les imbéciles y croient.
— Ça suffit, Irène !
— Ils ne servent qu’à conditionner l’opinion publique. Alors, papa, tu préfères les choux ou les betteraves ?
— Ne crie pas : j’entends très bien.
— Je crie autant que j’en ai envie ! Quand s’inventera-t-il, pour faire voter les bigotes, un miracle genre avoir redonné la parole à un muet, les jambes à un paraplégique, la vie à un mort ?
— Il semble qu’il ait vraiment réussi à faire marcher un paralytique.
— Maman, écoute : tu ne comprends rien à la politique et tu ne fais que répéter ce que papa dit. Pour une fois, laisse tomber, d’accord ?
Gerda a envie de pleurer chaque fois que, humiliée, elle ne parvient pas à river son clou à quelqu’un.
— Fred, dis quelque chose.
Elle s’était tellement répandue en recommandations dans la voiture : « Ne parlons pas de politique à table. Nous connaissons tous les idées de Bruno. C’est inutile de se mettre à discuter ou, pire, à se bagarrer. Le pauvre, en plus, est encore sous le choc pour Marie ». Et les voilà : Irène rouge de colère, Fred tout pâle et Gerda avec une grande envie de se moucher.
Bruno ouvre grand les bras, regarde vers Léa et lui fait signe de porter à table le rôti.
— Pardonnez-moi.
Gerda a honte, elle se lève et se précipite par l’escalier dans la salle de bains. Non pas pour fouiller seule et sans contrainte le désordre de crèmes et d’épingles à cheveux. Elle a le nez qui coule, les yeux qui piquent, elle est trempée comme si elle venait de sortir de la douche. Elle veut pleurer sans être vue. Sans être jugée. Quand elle revient dans la salle à manger, son mari et sa fille continuent à se disputer, à se cracher à la figure insultes et salive. Bruno les écoute distraitement et, de temps en temps, soulève un sourcil lorsque l’épithète lancée par Fred ou par Irène devient plus tranchante encore. Puis, saisi d’un ennui qui ne lui avait jamais appartenu, il recherche une solidarité inutile avec Léa, avec Gerda, avec Jacquot terrassé sous le meuble, effrayé par les cris de ces inconnus.
Le gâteau aux pommes servi dans le plat rond de cuivre bruni ne parvient pas à apaiser les cris. Gerda voudrait pouvoir le savourer mais son mari et sa fille la frustrent de cette volupté. Pour cette raison, maintenant, elle les déteste.
Tout de suite après le café, servi à grande vitesse, les trois remontent dans la voiture.
— Pardonne-leur, murmure Gerda d’une voix céleste.
— Pardonne-lui, et Irène l’embrasse sur la joue.
— Pardonne-nous, conclut son frère.
Et puis ils repartent. « Au diable, pense Bruno. Au diable », et il salue en souriant avec un signe de la main. 
© Portaparole
1re édition juillet 2010




