14 Avril 2011 | Posted in Libri Portaparole

Les désordres de la passion
« Pendant que la guerre civile déchirait la France sous le règne de Charles IX, l’amour ne laissait pas de trouver sa place parmi tant de désordres, et d’en causer beaucoup dans son empire ». Sur ce ton de fable morale commence une des nouvelles les plus extraordinaires de Madame de Lafayette. Toute la maîtrise du siècle est distillée dans ce petit joyau de virtuosité narrative, qui évoque sans complaisance l’anatomie des passions. L’anatomie morale ne s’affiche pas avec l’intellectualisme naïf qu’elle a dans Clélie. Elle n’apparaît qu’en creux : aussi, c’est l’art de la litote qui permet à Madame de Lafayette de projeter une lumière d’autant plus sinistre sur les profondeurs du moi. Nulle trace chez elle des haltes contemplatives et des lenteurs du roman héroïque et galant, encore en vogue dans les années cinquante (le dernier volume de Clélie venait de paraître deux ans plus tôt) : avec une remarquable intuition littéraire, Madame de Lafayette se débarrasse dès son coup d’essai des vestiges encombrants d’une tradition qui avait perdu de sa vitalité. Dans ses nouvelles, rien n’est gratuit, chaque détail est étroitement lié à l’action, tout mène à l’épilogue comme forcé par un destin inéluctable. La linéarité chronologique du récit ne fait que renforcer cette sensation de cul-de-sac, de progression étouffante. (Federico Corradi)
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La princesse de Montpensier
Pendant que la guerre civile déchirait la France sous le règne de Charles IX, l’amour ne laissait pas de trouver sa place parmi tant de désordres, et d’en causer beaucoup dans son empire. La fille unique du marquis de Mézières, héritière très considérable et par ses grands biens et par l’illustre maison d’Anjou dont elle était descendue, était comme accordée au duc du Maine, cadet du duc de Guise, que l’on appela depuis le Balafré. Ils étaient tous deux dans une extrême jeunesse et le duc de Guise, voyant souvent cette prétendue belle-sœur, en qui paraissaient déjà les commencements d’une grande beauté, en devint amoureux et en fut aimé.
Ils cachèrent leur intelligence avec beaucoup de soin, et le duc de Guise, qui n’avait pas encore tant d’ambition qu’il en eut depuis, souhaitait ardemment de l’épouser ; mais la crainte du cardinal de Lorraine son oncle, qui lui tenait lieu de père, l’empêchait de se déclarer.
Les choses étaient en cet état lorsque la maison de Bourbon, qui ne pouvait voir qu’avec envie l’élévation de celle de Guise, s’apercevant de l’avantage qu’elle recevrait de ce mariage, se résolut de le lui ôter et de se le procurer à elle-même, en faisant épouser cette grande héritière au jeune prince de Montpensier, que l’on appelait quelquefois le prince dauphin.
L’on travailla à cette affaire avec tant de succès que les parents, contre les paroles qu’ils avaient données au cardinal de Guise, se résolurent de donner leur nièce au prince de Montpensier. Ce procédé surprit extrêmement toute la maison de Guise, mais le duc en fut accablé de douleur, et l’intérêt de son amour lui fit voir ce changement comme un affront insupportable.
Son ressentiment éclata bientôt malgré les réprimandes du cardinal de Guise et du duc d’Aumale, ses oncles, qui ne voulaient point s’opiniâtrer à une chose qu’ils voyaient ne pouvoir empêcher. Il s’emporta avec tant de violence, même en présence du jeune prince de Montpensier, qu’il en naquit une haine entre eux qui ne finit qu’avec leur vie.
Mlle de Mézières, tourmentée par ses parents, voyant qu’elle ne pouvait épouser M. de Guise et connaissant par sa vertu qu’il était dangereux d’avoir pour beau-frère un homme qu’elle souhaitait pour mari, se résolut enfin d’obéir à ses parents et conjura M. de Guise de ne plus apporter d’empêchements et oppositions à son mariage. Elle épousa donc le jeune prince de Montpensier qui, peu de temps après, l’emmena à Champigny (séjour ordinaire des princes de sa maison) pour l’ôter de Paris, où apparemment tout l’effort de la guerre allait tomber.
Cette grande ville était menacée d’un siège par l’armée des huguenots, dont le prince de Condé était le chef, et qui venait de prendre les armes contre le roi pour la seconde fois.
Le prince de Montpensier, dans sa plus grande jeunesse, avait fait une amitié très particulière avec le comte de Chabannes, et ce comte, quoique d’un âge beaucoup plus avancé, avait été si sensible à l’estime et à la confiance de ce prince que, contre tous ses propres intérêts, il abandonna le parti des huguenots, ne pouvant se résoudre à être opposé en quelque chose à un si grand homme et qui lui était si cher.
Ce changement de parti n’ayant point d’autre raison que celle de l’amitié, l’on douta qu’il fût véritable, et la reine mère Catherine de Médicis en eut de si grands soupçons que, la guerre étant déclarée par les huguenots, elle eut dessein de le faire arrêter.
Mais le prince de Montpensier l’empêcha, en lui répondant de la personne du comte de Chabannes, qu’il emmena à Champigny en s’y en allant avec sa femme. Ce comte, étant d’un esprit fort sage et fort doux, gagna bientôt l’estime de la princesse de Montpensier et, en peu de temps, elle n’eut pas moins d’amitié pour lui. Chabannes, de son côté, regardait avec admiration tant de beauté, d’esprit et de vertu qui paraissaient en cette jeune princesse et, se servant de l’amitié qu’elle lui témoignait pour lui inspirer des sentiments d’une vertu extraordinaire et dignes de la grandeur de sa naissance, il la rendit en peu de temps une des personnes du monde la plus achevée.
Le prince étant revenu à la Cour, où la continuation de la guerre l’appelait, le comte demeura seul avec la princesse, et continua d’avoir pour elle un respect et une amitié proportionnés à sa qualité et à son mérite.
La confiance s’augmenta de part et d’autre, et à tel point du côté de la princesse de Montpensier qu’elle lui apprit l’inclination qu’elle avait eue pour M. de Guise, mais elle lui apprit aussi en même temps qu’elle était presque éteinte et qu’il ne lui en restait que ce qu’il était nécessaire pour défendre l’entrée de son cœur à tout autre, et que, la vertu se joignant à ce reste d’impression, elle n’était capable que d’avoir du mépris pour tous ceux qui oseraient lever les yeux jusqu’à elle.
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© Portaparole
1re édition mars 2011




