Petit Manuel du Parfait Suicidé

Le suicide est l’acte qui consiste à se donner la mort de sa propre main. Il est généralement mal jugé, et l’opprobre qui s’attache au nom du suicidé s’étend jusque sur sa famille. Je ne connais point de préjugé à la fois aussi stupide, néfaste et malsain. Aussi ai-je résolu de consacrer ma vie à le combattre et à le vaincre, et ce livre est le résultat de mes recherches et de mes travaux. Il tombera sur le monde comme un roc dans l’eau dormante, et je ne doute pas que les ondes ne s’en propagent jusque dans les plus lointaines contrées.
Mon but n’est pas de réhabiliter le suicide1. Ma tâche est plus haute, et d’une portée autrement étendue. Je n’ai pas consumé une vie entière en d’ingrates compilations pour obtenir seulement qu’on laissât les suicidés tranquilles. Le rêve que je poursuis est plus absolu : je voudrais que la lecture de mon livre fit admettre à la Société que l’anormal est, non point qu’on se suicide, mais bien qu’on ne se suicide pas.
Il est peu de personnes qui ne regrettent de n’avoir pu choisir le lieu, l’époque et les circonstances de leur naissance. Or, il a été donné à l’homme de pouvoir mourir, s’il le veut, quand il lui plaît, où il lui plaît, et comme il lui plaît. Or, loin de profiter d’un avantage aussi merveilleux, non content de laisser, par une surprenante paresse, le hasard se substituer à sa volonté, il dit des sages qui osent attenter à leur vie qu’ils sont fous, et les accable de son mépris. Cela dépasse l’esprit ! Conçoit-on un dîneur qui, après avoir soigneusement composé le détail de son menu, confierait le choix de l’entremets et le moment de le servir au goût de son cuisinier ? Cela semblerait extravagant.
Et les arguments que les adversaires du suicide pourraient m’opposer n’ont aucun poids. Un jeune homme vint me trouver un jour, les larmes ruisselant le long de son visage. On venait de lui faire un gros chagrin, et il demandait un conseil à mon expérience. Je lui donnai le seul que ma conscience pût me dicter, et l’engageai à se tuer. Ses larmes furent taries du coup, et il me répondit qu’il n’aurait jamais la folie de se porter à une pareille extrémité, parce qu’il aimait bien trop la vie. Ces paroles étaient les paroles d’un imbécile. Il n’est pas d’opinion plus bête que de croire qu’on se tue parce qu’on a perdu l’amour de la vie. C’est justement parce qu’on l’aime trop qu’on se donne la mort, ou, si l’on préfère, parce qu’on attache trop d’importance aux choses de la vie. « Celui qui met à trop haut prix la gloire, l’amour, etc., dit Jules Tellier, pourra vouloir se tuer par dépit de ne les pas obtenir. Mais que plus tard il tombe à leur égard dans une morne et triste indifférence, et la perte de toute cause de vivre le rattachera à la vie : vivet quia vivae causas perdiderit. La vie morale en se retirant aura cessé de lui voiler la vie physique. Il attachera plus d’importance à cette dernière et sentira mieux l’horreur de la voir finir ». Autrement dit, les gâteux ne se suicideront pas. Je crois inutile d’ajouter quoi que ce soit à cette conclusion.

[…]





Chapitre 19
Du suicide par contagion volontaire



C’est le genre de mort choisi par les âmes charitables. Il consiste à venir embrasser dans un hôpital un lépreux ou un pestiféré. Cet acte, dont on appréciera le but humanitaire, permet d’exercer autour de soi, avant de mourir, quelques vengeances sournoises, en répétant le geste auprès de personnes détestées et dont l’attendrissement, au moment qu’elles croient à une marque d’affection alors qu’on leur donne la mort, ne saurait manquer de gonfler le cœur d’une joie perfide.
Il se peut qu’on ait quelquefois du mal à découvrir un malade conforme aux nécessités de ce suicide. On pourra, dans ce cas, aller bonnement consulter un médecin, ou, de préférence, un chirurgien. Le résultat est presque toujours fatal.




Cette méthode, dont Francois Mauriac s’est directement inspiré pour un de ses ouvrages, Le Baiser au lépreux, a malheureusement moins d’effets depuis quelques décennies, à cause des progrès de la médecine. La lèpre, la peste, la variole, dans nos contrées, ont pratiquement disparu. Les maladies épidémiques (la grippe mise à part, d’ailleurs trop partiellement mortelle), se font de plus en plus rares.
Le plus pratique encore sera de se procurer, par des amis travaillant dans ce domaine, les souches microbiennes servant à la recherche, et de se les inoculer à la seringue hypodermique. Mais que resterat-il du merveilleux aspect chrétien et humanitaire ? Comme nous le disions plus haut, tous les progrès se payent, parfois très cher.










Ce livre a été publié
à compte d’auteur en 1926
et chez Tchou en 1977.

World Copyright
Portaparole 2010


1re édition février 2010


 

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