14 Avril 2011 | Posted in Libri Portaparole

Une annonce tonitruante
Tout a commencé le 14 décembre 2004. Tout ? J'ai tort. Disons plutôt que dans ce domaine, une information reçue soudain par les agences de presse a brutalement secoué la douce persévérance de nos desseins, de nos actions et de nos imaginations.
Nous avons appris que Google, cette entreprise américaine proposant le moteur de recherche le mieux installé dans nos ordinateurs, projetait de numériser, selon un plan de six ans, une quinzaine de millions de livres imprimés, c'est-à-dire environ 4,5 milliards de pages. Les cofondateurs de Google, Sergey Brin et Larry Page, l'annoncèrent ce jour-là à son de trompe depuis leur siège de Mountain View, en Californie. Un accord, apprenions-nous, était signé avec les universités de Stanford et du Michigan pour que leurs bibliothèques missent toutes leurs richesses à disposition de nos deux entrepreneurs, ardents à les reproduire, en les copiant par scanner puis à les diffuser sur la Toile. De ces contrats, négociés en grand secret, nous ne connaissions pas les détails, mais l'esprit en était clair. Le propos était d'offrir gratuitement en ligne tous les ouvrages libres de droit et de donner un accès partiel à tous les autres, imprimés depuis les années 1930.Trois autres établissements prestigieux étaient engagés dans l'affaire, à un moindre degré. La célèbre Widener de Harvard et la New York Public Library s'engageaient à fournir quelques dizaines de milliers d'ouvrages au profit de cette vaste ambition. Leur prudence se lisait dans cette modération, mais leur approbation se disait dans cet agrément. Affaire "états-unienne", évidemment, mais avec un prolongement du côté des Anglais. La Bodleian Library d'Oxford, nous disait-on aussi, contribuerait de son côté à ce projet avec des œuvres toutes antérieures à 1900. Ainsi le propos se colorait-il symboliquement. Ainsi pouvait-on y retrouver cette solidarité anglo-saxonne qui nous est familière : pour reprendre un mot célèbre de Churchill à de Gaulle, une des universités les plus prestigieuse de Grande-Bretagne était toute prête, sans consulter personne de ce côté-ci du Pas-de-Calais, à regarder vers le grand large plutôt qu'à se tourner vers le continent en quête du patriotisme européen de notre aventure en marche.Certes, l'annonce faite au monde de ce projet pharaonique, proposé à l'époque sous le nom de "Google Print", n'était pas exempte de bien des obscurités –notamment quant aux procédés techniques envisagés, à la logistique très lourde à mettre en œuvre, à la capacité de conservation des produits de la numérisation, à la nature des financements, au respect des droits des auteurs et des éditeurs. Mais quelle que pût être la part de flou et peut-être d'esbroufe, l'événement apparaissait, pour qui y prêtait attention, considérable.

Un choc stimulant
Je n'ai pas cessé de le répéter: comme responsable de la Bibliothèque nationale de France, comme historien, comme citoyen, comme Européen, je n'en éprouvai ni chagrin ni irritation. Mais un choc stimulant. D'où naissaient aussitôt deux convictions simples. Il y avait d'abord la satisfaction de voir se concrétiser apparemment, de la sorte, un vieux rêve, peu à peu formulé depuis que progressaient les nouvelles technologies, celui d'une ouverture magnifique des richesses du savoir accumulées au long des siècles, au profit de tous, et au premier chef de ceux que leur sort familial, sociologique, géographique privait d'un accès aisé au patrimoine culturel et intellectuel de l'humanité. Cependant surgissait dans le même temps une inquiétude irrépressible. Il fallait à tout prix se préoccuper du processus par lequel se définirait l'architecture de cet ensemble imposant qu'on promettait à nos appétits de connaissance. Je me souvenais du cri de Cyrano, le héros d'Edmond Rostand, lancé à Roxane, sous son balcon, quand il lui annonçait fiévreusement ses mots d'amour : "Je vais vous les jeter en touffes sans les mettre en bouquet…" A lui, qui était malheureux, de jouer de ce désordre pour séduire. Mais dans le cas qui nous occupe, les touffes n'ont pas de sens et seuls les bouquets ont leur prix. Une profusion non déterminée, non organisée, non classée, non inventoriée n'a guère d'intérêt. Il ne peut pas exister, au rebours de ce qu'ont rêvé parfois les éditeurs du XIXe siècle, de bibliothèque universelle, tout au plus des regards spécifiques sur l'universel. Des choix se font toujours, obligatoirement. On peut évaluer à plus d'une centaine de millions d'ouvrages imprimés la production totale de l'humanité depuis Gutenberg (je ne parle que de l'Occident). La quantité promise par Google, si impressionnante en termes absolus, ne correspond qu'à un petit pourcentage de cette immensité. Donc il faut s'interroger sur les livres qui y figureront, sur les critères qui conduiront à en déterminer la liste. Et si Google, conscient de cela, annonce un plan (incertain) de classement, le débat sur sa validité et son éventuel impérialisme est non seulement légitime mais nécessaire, puisqu'il risque de s'imposer aux dépens de l'héritage de siècles de sage réflexion.Allons plus loin. Tous les utilisateurs de Google savent bien que, parmi l'ensemble de ce qui leur est proposé, la hiérarchisation de l'offre est essentielle. Même si les pages recensées sont très nombreuses, le chaland ne va guère au-delà des premières. C'est le principe de ce que les grandes surfaces appellent la "tête de gondole". Les marchandises qui y sont proposées n'y figurent pas par hasard. Les motifs de leur sélection sont, bien sûr, primordiaux. Car il s'agit en somme d'une ratification de leur importance relative.Sont ici au travail deux ressorts, simultanément. Ressort culturel, ressort marchand. D'un côté comptera le climat intellectuel qui entourera la détermination des principes de sélection et plus encore de classement et d'indexation. De l'autre, la recherche du profit servira forcément tel produit aux dépens de tel autre, alors que beaucoup d'Européens se refusent, bec et ongles, à accepter que les œuvres culturelles soient assimilées à des marchandises comme les autres.Nous voilà donc en préoccupation civique devant plusieurs dangers possibles.Danger que du côté des ouvrages patrimoniaux tombés dans le domaine public, la liste des priorités favorisent la pesée de la culture anglo-saxonne. Danger que du côté de ceux qui sont encore sous droits, dont seuls des extraits alléchants seront donnés, en forme de "bandes-annonces", en attendant que le temps passe, le poids des éditeurs américains soit écrasant. Danger que pour les revues et les livres diffusant la recherche en mouvement, la domination des travaux d'outre Atlantique devienne plus lourde encore que ce n'est le cas aujourd'hui.L'enjeu est langagier, évidemment, et on voit bien comment risque de s'accélérer l'emprise de l'anglais (sous sa forme américaine) aux dépens de tous les autres parlers de l'Europe. La radio est protégée par la langue, la télévision aussi, partiellement (notamment quant aux informations). Pour la Toile, le péril est encore plus grand, car quand bien même les utilisateurs tendent à préférer les messages dans leur propre langue, la consultation du texte écrit sur l'écran facilite la concession à la lingua franca que constitue désormais cet anglais plus ou moins simplifié dont la domination tend ainsi, sauf effort contraire, à se renforcer constamment. Je pense ici à tous les parlers d'Europe. Je ne minimise pas l'importance de cette querelle pour le français et la francophonie; l'apport des nations qui se rattachent à celle-ci sera précieux, notamment du côté de nos cousins du Canada. Mais le combat francophone, que nous comptons bien mener avec d'autres, n'est pas seul aux premières lignes de l'effort indispensable. Il faut à tout prix défendre d'un même mouvement, avec une égale ardeur, les autres langues européennes porteuses de cultures diverses et complémentaires. Le reste viendra très vite, de surcroît.Il faut, dans la même ligne, attacher une importance particulière à la numérisation des traductions internes à notre continent, qui ont été, de longue main, nombreuses et qui le demeurent, en dépit des coûts grandissants. Chaque ouvrage écrit dans une langue de nos vingt-cinq pays et traduit dans une autre devrait être installé en bonne place, dès les débuts de l'effort, dans nos listes de sélection, si nous nous donnons le moyen d'en établir - le fait qu'ils aient été choisis pour être traduits étant en soi un signe de grande portée. On entend bien une objection, que les dirigeants de Google ont exprimée abondamment, (et surtout depuis nos premières réactions…). Pourquoi penser que les œuvres de nos civilisations, qui ont irrigué celle des Etats-Unis, ne seront pas prises en compte dans les listes à la place qui leur revient ? Eh bien! je ne crois, en effet, à aucun ostracisme délibéré, à aucune censure, mais je crois à une inclination d'ensemble, à une prégnance, à une tendance spontanée conduisant forcément à un déséquilibre. Notons bien, au surplus, qu'alors que les œuvres anglo-saxonnes sont largement offertes dans nos langues, les traductions réalisées outre-Atlantique sont très chichement mesurées: moins de 3% de l'ensemble de ce qui se publie aux Etats-Unis. C'est là encore un effet de domination, avec cette arrogance plus ou moins consciente qui en résulte et un tri spontané au profit de ce qui rejoint la vision américaine du monde. Cela restera le cas assurément, et, quoi qu'il advienne, tant que nous n'aurons pas assumé nous-mêmes, de ce côté-ci de l'Atlantique, l'effort de numérisation de nos trésors intellectuels et culturels, à partir de budgets qui servent moins les intérêts des consommateurs et du marché (dont la force n'est irrésistible que si nous y consentons) que ceux des citoyens.



